Yuka ou l'algorithme de la désinformation
Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans la manière dont nous avons délégué notre jugement à des applications comme Yuka. En quelques secondes, un scan promet de trancher, bon ou mauvais, sain ou à éviter. C’est rassurant, simple, presque confortable. Mais cette simplicité est une illusion dangereuse, surtout lorsqu’il s’agit de cosmétiques.
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Table des matières
un paquet de biscuits. C’est ici que le raisonnement de Yuka déraille La guerre des solaires : Malheureusement pour notre peau et la nature Yuka a désigné son gagnant Des filtres profondément différents dans
leur mode de fonctionnement Les filtres minéraux diabolisés Un algorithme problématique ?
Non, la cosmétique ne se juge pas comme un paquet de biscuits.
Dès le départ, il y a une confusion fondamentale. L’alimentaire et la cosmétique répondent à des logiques radicalement différentes. L’un est ingéré, l’autre est appliqué sur une barrière biologique complexe, la peau, dont le fonctionnement dépend d’équilibres subtils, d’interactions biochimiques et de la diversité des individus. Évaluer un cosmétique demande des connaissances en formulation, en biologie cutanée, en chimie des ingrédients, mais aussi en botanique lorsqu’on parle de naturel. Réduire tout cela à un algorithme de notation uniforme est, au mieux, une simplification excessive. Au pire, une désinformation.
Le problème devient encore plus criant lorsqu’on s’intéresse aux produits naturels. Une véritable matière première naturelle, non raffinée, est un concentré de vie. Elle contient une multitude de molécules actives, antioxydants, terpènes, acides gras, composés aromatiques. Cette richesse est précisément ce qui lui confère son efficacité. Mais toute molécule active peut, chez certaines personnes, provoquer une réaction. C’est une réalité biologique connue et documentée. L’Autorité européenne de sécurité des consommateurs (SCCS) et la réglementation cosmétique européenne imposent d’ailleurs l’étiquetage de certains allergènes précisément pour informer les personnes sensibles, pas pour disqualifier les produits qui les contiennent. C’est là tout l’effet pervers de l’algorithme de Yuka, il bénéficie aux groupes et marques peu dosés en actifs et aux formulations synthétiques.
C’est ici que le raisonnement
de Yuka déraille
Pendant longtemps, l’application a traité les allergènes comme des signaux négatifs absolus, sans nuance, sans contextualisation. Or, un allergène n’est pas un poison. C’est une substance susceptible de provoquer une réaction chez une minorité de la population. Cette distinction est essentielle. En diabolisant systématiquement ces composés, Yuka a contribué à créer une peur irrationnelle et a orienté les consommateurs vers des formules appauvries, vidées de leur substance active.
Le résultat est absurde, un produit majoritairement composé d’eau sera mieux noté qu’un hydrolat de fleur d’oranger riche en composés aromatiques naturels, simplement parce que ce dernier contient des allergènes naturellement présents.
Pourtant, ces molécules sont précisément celles qui apportent les bénéfices sensoriels et parfois biologiques. En voulant éviter tout risque, on finit par éliminer toute efficacité.
Ce phénomène est bien connu en toxicologie, “la dose fait le poison”, comme le rappelait déjà Paracelse (médecin, philosophe et alchimiste du XVIème siècle). Les évaluations scientifiques ne reposent jamais sur la simple présence d’une substance, mais sur sa concentration, son mode d’exposition et le profil de l’utilisateur. Ignorer ces paramètres revient à nier des décennies de recherche.
Face à l’évolution de la réglementation européenne, qui a élargi la liste des allergènes à déclarer (passant de 26 à plus de 80 substances identifiées à surveiller), Yuka s’est retrouvée piégée dans sa propre logique. Continuer à pénaliser mécaniquement chaque allergène aurait conduit à classer la quasi-totalité des cosmétiques comme “mauvais”. L’application a donc été contrainte de changer son fusil d’épaule et d’assouplir son système. Ce revirement en dit long, ce n’est pas la science qui a changé, c’est la limite du modèle.
Mais le problème ne s’arrête pas là. Il devient encore plus préoccupant lorsqu’on aborde la question des filtres solaires.
La guerre des solaires : Malheureusement pour notre peau et la nature Yuka a désigné son gagnant
Yuka valorise largement les filtres UV dits “chimiques” (appelés aussi filtres organiques) tout en pénalisant les filtres minéraux. Pourtant, le débat scientifique est loin d’être clos, contrairement à ce que laisse entendre une notation simplifiée. Les anciens filtres organiques comme l’oxybenzone ou l’octinoxate sont déjà fortement questionnés pour leurs impacts environnementaux et leurs effets potentiels sur le système endocrinien. Des travaux scientifiques ont montré leur implication possible dans le blanchiment des coraux et la perturbation des écosystèmes marins, au point que certaines zones protégées comme Hawaï, Palau ou certaines îles du Pacifique ont choisi de les interdire par principe de précaution.
Mais aujourd’hui, le sujet va encore plus loin avec l’arrivée massive des filtres organiques “nouvelle génération”, largement utilisés dans les formulations modernes et souvent présentés comme la solution idéale
Ces filtres plus récents ont été développés pour améliorer la photostabilité et l’efficacité UV, mais ils soulèvent une autre question fondamentale : nous manquons encore de recul. Les données indépendantes sur leur toxicité chronique, leur bioaccumulation potentielle et leur impact environnemental restent limitées. En réalité, beaucoup de ces molécules sont récentes à l’échelle de la santé publique. Nous les utilisons massivement depuis trop peu de temps pour affirmer avec certitude leur innocuité à long terme.
Des filtres profondément différents dans
leur mode de fonctionnement
Il faut également rappeler que le mécanisme d’action des filtres organiques est profondément différent de celui des filtres minéraux. Les filtres organiques absorbent les rayons UV et les transforment en énergie, impliquant des réactions chimiques complexes directement au contact de la peau. Les filtres minéraux, eux, fonctionnent principalement comme un écran physique en réfléchissant et dispersant les UV. Cette différence n’est pas anodine. Elle explique aussi pourquoi les questions liées à la pénétration cutanée et au passage systémique concernent davantage les filtres organiques. Plusieurs études ont d’ailleurs montré que certains filtres chimiques peuvent être détectés dans le sang, les urines ou le lait maternel après application répétée.
Dans ce contexte, présenter les filtres organiques comme la voie “vertueuse” et dévaloriser systématiquement les filtres minéraux apparaît moins comme une position scientifique que comme une simplification idéologique. La réalité est beaucoup plus nuancée.
Présenter ces filtres comme des solutions “préférables” sans nuance est problématique, et peut être dangereux.
Les filtres minéraux diabolisés
À l’inverse, les filtres minéraux comme l’oxyde de zinc sont reconnus pour leur efficacité et leur faible impact systémique. L’oxyde de zinc agit en réfléchissant les UV, c’est également un composé bien connu de l’organisme humain, utilisé en dermatologie pour ses propriétés apaisantes et réparatrices.
Le dioxyde de titane, en revanche, soulève davantage de questions, notamment sous forme nanoparticulaire et en cas d’inhalation. Il faut d’ailleurs rappeler que les principales inquiétudes réglementaires autour du TiO₂ (dioxyde de titane) concernent d’abord l’alimentaire. En 2022, il a été interdit comme additif alimentaire dans l’Union européenne, non pas parce qu’un danger avéré avait été démontré dans tous les usages, mais parce qu’il était impossible d’exclure totalement les risques liés aux nanoparticules. Yuka a repris cette vigilance et l’a appliquée à la cosmétique dans une logique de précaution élargie. Cette prudence peut s’entendre, et chez La Canopée nous avons nous aussi choisi de ne pas utiliser de dioxyde de titane dans nos protections solaires.
Mais ce qui devient incompréhensible, c’est d’étendre automatiquement cette méfiance au ZnO (oxyde de zinc) alors qu’il ne s’agit absolument pas de la même molécule, ni du même comportement biologique, ni des mêmes données scientifiques. Assimiler tous les filtres minéraux entre eux revient encore une fois à simplifier à outrance une réalité scientifique beaucoup plus complexe, jusqu’à finir par transmettre une idée scientifiquement fausse au consommateur.
Un algorithme problématique ?
Alors une question s’impose, pourquoi un outil censé éclairer les consommateurs adopte-t-il des positions aussi tranchées, parfois en décalage avec les débats scientifiques actuels ?
La réponse tient sans doute dans la nature même de l’outil. Un algorithme a besoin de règles simples, binaires. La science, elle, est faite de nuances, d’incertitudes, d’équilibres. Entre les deux, il y a un gouffre.
Ce gouffre a des conséquences concrètes. Il oriente les choix des consommateurs vers des produits standardisés, souvent plus pauvres, parfois plus synthétiques, au détriment d’une cosmétique vivante, exigeante, engagée. Il pénalise des démarches sincères qui cherchent à concilier efficacité, naturalité et respect de l’environnement. Il installe une méfiance généralisée envers des ingrédients pourtant sûrs dans leur usage réel.
Et surtout, il déresponsabilise.
Car consommer de manière éclairée demande plus qu’un score sur 100. Cela demande de comprendre, de questionner, d’accepter la complexité. Aucun outil ne devrait remplacer ce travail.
Yuka n’est pas un problème en soi. Le problème, c’est la confiance aveugle que nous lui accordons.
Il est temps de reprendre ce pouvoir.
Résumé
Les applications comme Yuka simplifient excessivement l’évaluation des cosmétiques en réduisant des sujets scientifiques complexes à des notes binaires. Cette approche pénalise souvent les ingrédients naturels et certains filtres minéraux, sans toujours prendre en compte la dose, le contexte d’utilisation ou les données scientifiques réelles. Pourtant, la cosmétique repose sur des équilibres subtils qui ne peuvent être résumés à un simple score. Consommer de manière éclairée demande avant tout de comprendre et de nuancer.